Touby Lyfoung ou l' Integration des Hmongs dans la Nation Laotienne.

Reaconte par Toulu Chongtoua*

Ecrit par Touly Chongtoua,

Cercle de Reflexions et de Recherches sur les Hmongs du Laos.

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@ Copyright Touly Chongtoua, 1998

* Ne en 1932; fontionnaire de Meuang Hmong, Province de Xieng Khouang (1950-1960); et Colonel en service dan la Deuxieme Region Militaire en temp que Chef du Cabinet et Tresorier (1960-1975), Armee Royale du Laos; et aujourd'hui demeurant aux Etats-Unis.

Editor’s note: there have been many publications written about the Hmong in Laos and the role played by one of their most prominent leaders, Touby Lyfoung, in their integration into the Lao nation. This article is written by Mr Toulu Mouachongtoua, a former Hmong military officer in the Royal Lao Army and District public servant. It is one of the most perceptive analysis of the Hmong of Laos and is published here in its original form. It is at once sad, poignant, nostalgic and full of insignts. A true eye-witness interpretation of events, it captures vividly the ambivalence of the Hmong towards the Lao nation, which continues today in new forms. A full English version will be available on the Internet through the Hmong Homepage.

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Nous, les Hmongs du Laos, eumes trois grands chefs politiques: Touby LYFOUNG, VANG PAO et FAYDANG. Le premier, conseiller du Roi, mourut pour avoir defendu ses idees. Le second, general, s'exila pour avoir impose ses idees. Le troisieme, vice-ministre, triompha pour avoir combattu les idees du premier. Nous sommes un peuplade de traditions essentiellement orales. Nous ne connaissons pas l' ecriture et c' est pour cette raison qu'il n' existe pas d'archives ecrites de notre part.

Nous nous basons prinsipalement sur notre memoire collective pour degager l' essentiel de notre perception de l'histoire du Laos, depuis notre arrivee vers 1860, a travers laquelle nous avions fortement participee en tant qu' acteurs souvent incompris et parfois ignorant jusqu' au role que l'on voudrait nous faire jouer. Meme si nous ne connaissions l' ecriture que depuis peu, nous n' avions jamais senti le besoin, ni eprouve de l'interet, a consigner les faits ne serait-ce que d'une facon rudimentaire...les dates et les hommes.

Tout commenca, au debut de ce siecle, dans une lointaine colonie de la France, au bout du monde, ou se jouait l'avenir politique d'une ethnie montagnarde appelee Meo par les autres et Hmong par eux-memes. En 1918, un certain Lyfoung (Lis Foom), du clan des Ly, epousa Mai, du clan des Lo (Lauj). Le pere de Mai, Lo Bliayao (Lauj Bliaj Yob), puissant chef traditionnel hmong, etait responsable du district de Nong Het, province de Xieng Khouang au Nord-Est du Laos. Par ce mariage, Lo Bliayao prit Lyfoung comme adjoint. De cette union, naquit Touby Lyfoung au mois d' aout de l' annee 1919.

Quelques annees plus tard, au cours d'une dispute conjugale, Mai se donna mort en avalant de l'opium. Le suicide de Mai provoqua la rupture familiale et politique entre Lyfoung et Lo Bliayao. Se doutant de l'issue fatale du conflict, et sur les conseils prodigues par les patriarches hmongs, les Autorites Coloniales deciderent de partitionner le district de Nong Het : le secteur de Kengkhoai attribue a Lo Bliayao et celui de Phac Boun a Lyfoung.

Le calme revint a Nong Het jusqu’au jour ou mourut Lo Bliayao au mois de decembre 1935. Chongtou, fils aine de Lo Bliayao, herita le poste de son pere. Sa negligence dans le recourvement des impots locaux attira la foudre de l' Administration Coloniale. Il fut donc destitue de ses fonctions. Lyfoung, de ce fait, acceptant le remboursement des impots de Chongtou, occupa le poste ainsi vacant. Faydang, le fils cadet de Lo Bliayao, ne l' entendit pas de cette facon et adressa une requete aupres du Prince Tiao Phetsarath a la Cour de Louang Prabang. Ce denier interceda en sa faveur et obtint des parties concernees - l' Administration Coloniale, Lyfoung, l' Aristocratie lao - que Faydang devienne chef du secteur de Kengkhoai a la mort de Lyfoung.

Malheureusement lorsque mourut ce dernier, au mois de septembre 1939, l' Administration Coloniale rompit la promesse faite a Faydang et nomma Touby, fils de Lyfoung, chef du secteur de Kengkhoai, considerant que la requete de Faydang aupres de la Cour de Louang Prabang constituait un acte d' insubordination a leurs egards.

Ainsi donc, Touby Lyfoung devient, des l'age de vingt ans, responsable du seul district de Nong Het et, par de la, le seul chef reconnu des populations hmongues de Xieng Khouang. Par ce geste, l' Administration Coloniale designa Touby Lyfoung comme seul et unique interlocuteur entre elle et les populations hmongues. Desormais, pour Touby Lyfoung, son ascension politique, comme seul dirigent hmong, parut assuree. Il entrevit vaguement dans sa tete de jeune montargnard de vingt ans...des possibilites d' independence politique pour les siens. Cette independance, ils doivent d'abord la gagner, non par les armes mais par une integration complete et totale en tant que citoyens laotiens jouissant pleinement des droits et devoirs au sein de la colonie et par la suite de la nation laotienne.

On peut se demander alors pourquoi Nong Het et pourquoi Touby Lyfoung? Nong Het se trouve juste a la frontiere entre le Tonkin et le Laos. Il est traverse par l' unique route appelee route No. 7 reliant la ville de Vinh (Tonkin) a celle de Louang Prabang (Laos) et traversant la province de Xieng Khouang avec sa fameuse Plaine des Jarres. Il garde l' entree Est de la Plaine des Jarres venant du Tonkin et Dieu sait que cette plaine est au point de vue strategique d' une importance capitale. Qui tient la Plaine tient I' Indochine, aimaient repeter les strateges. Nous, les Hmongs nous nous trouvions par la au hasard de notre perigrination vers le Sud pour une raison bien simple. Refoules par les Vietnamiens lors de notre entree au Tonkin venant du Sud de la Chine nous longions les cretes des montagnes separant le Tonkin du Laos, toujours en quete de terres fertiles et hospitalieres.

Sachant que notre arrivee serait mal accueillie dans les riches plaines de Xieng Khouang nous nous contentions des hauteurs inhabitees environnant Nong Het. La region est propice a notre culture sur brulis. Par ailleurs, elle offre une certaine securite. Si les Vietnamiens venaient nous deloger nous avions toujours la possibilite de rentrer un peu plus a l' interieur du territoire laotien. Quant aux laotiens, par leur attitude nonchalante et de laisser-faire, tant que nous nous cantonnions uniquement sur les hauteurs, ils nous laisseront en paix. Le temps aidant, nous pumes nous repandre par petits groupes, toujours de colline en colline, a travers tout le Nord du Laos. Mais c' est dans la province de Xieng Khouang que nous nous sommes massivement installes.

C'est alors que vient se poser brutalement le terrible probleme de notre appartenance, d'abord pour l'Administration Coloniale, ensuite l'Administration laotienne. Par crainte de nos reactions encore mal connues, sans doute, les Francais prefererent laisser les choses telles qu'elles sont, c'est-a-dire laisser les Hmongs sous la responsabilite des chefs lao et intervenir le moins possible dans nos affaires. Malheureusement, les choses ne se passerent pas comme l'auraient voulu les Francais. A plusieurs reprises nous montrames notre mecontentement (impots eleves, segregations, injustices) qui fut rapidment reprime, jusqu'au jour ou un certain illumine du nom de Pachai Vu declancha une veritable rebellion armee d'une ampleur sans precedent.

Depuis cette insurrection (1918-1920), appelee "Guerre du Fou" par les Francais et "Guerre de Pachai" par les Hmongs, les Autorites Coloniales avaient adopte une autre conception sur l'administration des tribus montagnardes et cela, plus particulierement en ce qui concerne les Hmongs du Laos, dans l' hypothese d' une nouvelle poussee qui remettrait en cause leur pouvoir. Il s'agissait d'integrer, dans la hierarchie colonialiste, des chefs hmongs, devoues a la France et si possible impregnes des valeurs du colonialisme: le but etant toujours de consolider les interets economiques et strategiques de la France. Pour gagner la confiance et le coeur de ce bouillonnant peuplade, les Francais lui promirent beaucoup de choses a condition qu' il jure fidelite a la France. Ce qui fut fait. Les Hmongs ont leur propre administration relevant directement du gouverneur de province et se coupent completement de celle dirigee par les Lao. Seule raison qui justifie la creation d' un Etat dans l' Etat est que les Lao n' apprecient guere les Hmongs. Et par ce biais les Hmongs gagnent peu a peu leur autonomie sous la protection bienveillante des Francais.

Touby LYFOUNG parut le chef ideal pour la circonstance. Il sut savamment exploiter la situation et mettre a profit les qualites liees a sa situation. D' abord il est le fils aine du puissant chef traditionnel LYFOUNG, position que les Hmongs attribuent une importance considerable car depositaire des valeurs de la famille. Les Hmongs attachent enormement d' importancce a tout ce qui est premier. Ensuite il est le premier jeune Hmong de Nong Het a faire des etudes serieuses (etudes effectuees au college de Vinh au Viet-Nam). Enfin il fait preuve de sympathie pour les valeurs vehiculees par la France: Liberte, Egalite, Fraternite, et d' indeniables dispositions pour le commandement.

En bon produit de la civilisation coloniale, son premier devoir fut d' augmenter les impots qui triplerent pour ainsi dire. De trois piastres par tete et par annee, ils passerent a huit piastres, alors que le revenu moyen etait de quinze piastres. Touby LYFOUNG sait ce qu' il veut et son genie resida dans sa faculte d' invention. Il mit en place un systeme de substitution dans le paiement des impots. Il permit a ceux qui ne pouvaient acquitter leurs impots en argent a verser a la place de l' opium. Par cette politique, la production de l' opium augmentant, il fut appele a sieger comme unique representant des populations hmongues au sein de la tres honorable Commission d' Achat de l' opium.

Les Autorites Coloniales lui donnerent carte blanche pour l' administration de ses populations. Ainsi les Hmongs du Laos, et principalement ceux de Xieng Khouang, connurent une certaine autonomie politique. Une premiere infrastructure fut mise en place: ecoles, dispensaires, nouvelles autorites administratives. Pour la premiere fois, un grand nombre d' enfants hmongs purent ainsi aller a l' ecole. La politique d' alphabetisation mise en place par Touby LYFOUNG malgre quelques carences dues essentiellement aux troubles de guerre, donna des resultats globalement satisfaisants. La grande majorite des Hmongs nes apres 1930 surent lire et ecrire. Un faible nombre, mais toujours croissant, d' entre eux purent finir leurs etudes secondaires. Une poignee effectua meme des etudes superieures a l' etranger.

Bien que l' economie hmongue soit essentiellement liee a la production de l' opium, les Hmongs, en general, ont connu une periode de 20 annees de tranquillite et de prosperite relative jusqu' au debut de 1960. Touby LYFOUNG a joue fondamentalement un role decisif dans le mouvement d' integration des Hmongs, parce qu' il a su simplifier la problematique hmongue. Il se fixa un but unique: creer l' unite des Hmongs et definit une seule tactique: s' appuyer sur les interets de la France. A certains egards, il apparait comme un essai de redefinition strategique des minorites dans la mosaique de la societe laotienne sur une base politique at economique durable a travers une plus grande integration. Il tira sa force de cette dualite et trouva un mythe repondant aux deux besoins: la reconnaissance assurant une certaine autonomie pour les uns, un valeureux refuge pour ceux qui refusent le principle de l' integration.

L' attitude de l' Administration Coloniale et incidemment celle de la famille LYFOUNG exasperaient FAYDANG. Elle lui apparut comme un deni de droit. La position de FAYDANG qui considerait que l' Administration Coloniale et Touby LYFOUNG ne lui avaient pas laisse le choix des moyens est qu' il fut contraint dans ses derniers retranchements. Cette position condamna FAYDANG au dilemme d’ accepter le fait accompli ou refus total. Si le fait accompli renforcait continuellement la position de Touby LYFOUNG il ne genait en rien les Francais et rendait sans cesse plus difficile a lever le dilemme de FAYDANG qui n' etait nullement prepare ni a l' accepter ni a en changer les termes.

Si certains avaient escompte sur les effets du temps pour attenuer l' amertume de FAYDANG, ils se trompaient gravement. Au coup de force des Japonais, le 9 mars 1945, le Prince Tiao PETHSARATH, nationaliste de premiere heure, forma a Vientiane un gouvernement d' independance nationale, le Lao-Issara (le Lao-libre), soutenu par le Japon. Touby LYFOUNG resta fidele a la France... bien lointaine. Cependant que FAYDANG rejoignit le mouvement du Prince Tiao PETHSARATH, il n' a pas oublie le Prince dupuis sa requete a Louang Prabang, l' idee d' une revanche justifiee parut dans son esprit torture.

Malheureusement les aleas de la guerre font que l' Empire du Soleil Levant s' ecroula sous les feux devastateurs venus de l' autre cote du Pacifique. La France recouvrit l' Indochine. Le Prince Tiao PETHSARATH s' exila au Royaume du Siam. Tandis que deux autres princes, demifreres par naissance, dans la mouvance du nationalisme mais aux sensibilites differentes allerent lier leur destin a celui du Royaume renaissant. L' idee d' independance se rependit rapidement avec le mouvement Lao-Issara et le 17 aout 1946 un modus vivendi franco-lao reconnaissant l' autonomie interne du Laos fut signe. La France ne se resigna pas a abandonner aussi facilement ses colonies.

Pour FAYDANG tout parait perdu: Touby LYFOUNG, plus puissant que jamais, le Laos s' acheminant tout doucement vers une independance douillette au sein de l' Union francaise (le 5 novembre 1947, Monarchie Constitutionnelle; le 19 juillet 1949, Independance dans l' Union francaise; 1950, Etat associe a l' Union francaise; le 15 octobre 1953, Independance totale).

Le prince Tiao SOUVANNA PHOUMA, nationaliste modere, estimant possible une evolution pacifique vers l' independance, rentra au Laos en 1949 pour cooperer avec la France qui venait de rattacher, deux ans auparavant, au Royaume de Louang Prabang la petite Principaute de Champassak, au sud du Laos, donnant ainsi naissance au Royaume du Laos, Un et Indivisable. Le Roi Tiao SISAVANG VONG de Louang Prabang devint officiellement Roi du Laos le 5 novembre de l' annee 1947. Il promulgua une Constitution qui reconnait comme ses sujets, toute personne de quelque ethnie que ce soit vivant sur le sol laotien avant cette date.

Quant aux nationalistes extremistes de la trempe du Prince Tiao SOUPHANOUVONG l' heure d' une independance rapide, complete et veritable, a sonne. Rentre au Laos, a la meme epoque que son demi frere, pour organiser une lutte armee pour l' independance, il tint au cours du mois d' aout 1950 le premier congres de la resistance laotienne. Le mouvement de resistance nationale, appele Neo-Lao-Issara, dirige par le gouvernment du Pathed Lao, avec a sa tete le Prince Tiao SOUPHANOUVONG, se constitua. La resistance armee contre l' occupantion francaise et les gouvernants laotiens s' organisa de part et d' autre sur tout le territoire laotien.

Pour FAYDANG, l' aube d' une veritable revanche a armes egales point a l' horizon. Desormais et pour toujours, son destin et celui de ceux qui le soutiennent depuis le commencement et dans les heures les plus graves de sa vie seront lies au sort du Pathed Lao. Il entreprit d' organiser un mouvement de resistance hmongue sous le nom de Ligue de Resistance Meo. Il combattit farouchement la politique elitiste de la famille LYFOUNG et promit a tous ceux qui le rejoindraient la justice pour ceux qui, comme lui, ont souffert de l' arrogance des chefs corrompus par le pouvoir, de l' exploitation, de la honte d' etre souilles dans leur honneur. La veritable dimension d' homme politique contestataire de FAYDANG se fit connaitre. Qui sait, si au cours d' un certain mois de septembre 1939, Touby LYFOUNG respectant sa promesse, la conjonction des deux hommes aurait pu etre plus que benefique pour les Hmongs du Laos et leur aurait bien des vicissitudes? Mais l' Homme, de par sa nature, est un etre ambitieux.

Face a cet engrenage irreversible, une minorite des populations hmongues, celle de l' entourage plus ou moins proche des clans protaganistes, fut divisee, dechiree entre deux choix. La plus grande partie d' entre eux ne s' interessait guere a cette querelle pour le pouvoir et prefera rester silencieuse. Seule, une poignee d' hommes, les laisses pour compte de la politique de Touby LYFOUNG, certes, mais grandissante prefera lier leur destin a celui de FAYDANG. A partir de ce moment la, rien ne pourra arreter l' ambition dominatrice des deux hommes. Une lutte fraticide, parricide, sans merci, digne des contes et legendes hmongues, s' installa et pour de longues annees dans cette contree ou il fait si bon de vivre.

La puissance de Touby LYFOUNG fut a son zenith jusqu' au jour ou l' etoile montante d' un autre jeune montagnard, faisant son entree dans la destinee des Hmongs du Laos, a l' age de 14 ans, les armes a la main, la fit pericliter. Et ceci sera une autre histoire.

L' emprise politique de Touby LYFOUNG sur les Hmongs declina lorsque son action politique depassa le cadre trop etroit de la province de Xieng Khouang. Sa politique d' integration a la nation laotienne l' obligea a viser plus haut, au coeur meme de la Nation. Aucune independance politique ne serait acquise si elle n' est pas reconnue et exercee au niveau le plus haut de la vie politique de la Nation. Dans cette optique, il se presenta a la deputation et siegea a l' Assemblee Nationale. Il devint Ministre de la Justice et finit comme Conseiller du Roi. La voie de l' integration etant ouverte, par la suite d' autres Hmongs devinrent deputes, juges, professeurs, medecins, officiers superieurs, policiers, etc...

Ce qui amene a penser, et il est tout a fait vrai, que lorsque la competence des Hmongs, egalement les minorites constituant la nation laotienne, fut reconnue, ils purent integrer, sans aucune arriere pensee politique de la part de la classe dirigeante lao, aux fonctions reservees jusqu' alors a elle seule. Cette idee n' a pas toujours ete bien percue par les Hmongs dans son ensemble et ils restent persuades qu' ils font l'objet d' une quelconque segregation, latente, de la part des Lao. Certes, de part le temperament extrement inpulsif des Hmongs, la population lao vit avec une certaine mefiance leur fulgurante emancipation politique.

C' est une reaction, a mon sens, tout a fait normale. Lorsqu' il s' agit de l' exercice du pouvoir, aucun etre n' est, de premier abord, dispose a le partager, si ce n' est que lorsque celui qui desire ce partage saurait se montrer capable de reflexion et de competence, non seulement pour lui et les siens mais egalement pour les autres. Les Hmongs eux-memes, lorsqu' ils se trouvaient en position de force, etaient, somme toute, peu enclin a la tolerance, a la generosite. Ce sont des etres capables d' actes les plus cruels. Ils peuvent passer d' une extremite a l' autre sans le moindre souci.

L' eloignement de Touby LYFOUNG dans la capitale Vientiane, l' attitude aristocratique, semble-t-il, de la famille LYFOUNG vis-a-vis des simples gens, estomperent peu a peu ses liens avec les populations hmongues qui consideraient, sans doute a tort, qu' il fut devenu un aristocrate lao, un homme de la plaine. Les Hmongs, de part leur nature egocentrique, sont un peuplade trop fier pour essayer de s' impregner d' un tel concept. Sauront-ils un jour que tant qu' ils se considereront extrinsequement comme hmongs ils n' auront jamais de vraie patrie. Ils seront toujours consideres comme des sous-hommes, survivance tribale, sans foi ni loi, emigrant de plaine en plaine, de montagne en montagne, pour finir accrocher au beau milieu des nuages, attendant qu' un messie vienne leur donner un royaume. Quand cesseront-ils de rever? Quand sauront-ils se comporter comme des etres majeurs?

Hors des polemiques de prestige familial ou les Hmongs en sont tres friands, la politique d' integration decidee et pronee par Touby LYFOUNG ensuite accentuee par VANG PAO, a ete un franc succes politique. Chacun a sa maniere tracait le chemin qui conduit vers le meme but. Les Hmongs et par la meme occassion les autres ethnies minoritaires purent ainsi gagner leur lettre de noblesse, bien que de temps a autre ils eurent tendance a devier de cette route. Par leurs sacrifices, defendant corps et ame chaque pouce du sol laotien de l'invasion nord-vietnamienne, ils font, desormais, partie integrante de la nation laotienne. Et c' est a ce titre qu' il n' y aura pas d' avenir veritable pour les Hmongs sans les Lao, mais qu' ils sachent bien que le Laos saurait vivre sans les Hmongs.

Au cours de sa vie de leader politique hmong, Touby LYFOUNG eut a faire face a une decision politique extrement difficile. C' est le fardeau de tout homme politique avise, et il ne faudrait pas s' en cacher. Touby LYFOUNG fut, a mon sens, un des rares hommes politiques hmongs, si non le seul, a s' effacer devant un autre lorsque la situation exigeait l' union. C' est ce qui se passa a la suite du coup d' etat du capitaine Konle, le 8 aout 1960 a Vientiane, que mettra a rude epreuve ses convictions politiques et relega au second plan son role de leader.

Le probleme d' independance du Laos s' est pose egalement a Touby LYFOUNG. Il sait tres bien depuis le mouvement Lao-Issara que le Laos sera un jour une nation libre, independante. Il est egalement conscient que l' esprit rebel des Hmongs se laisserait tente par une revendication d' independance vouee d' avance a l' echec. Pour couper court a tout mouvement incontrole, il s' inscrivit a la politique de neutralite pronee par le Prince Tiao SOUVANNA PHOUMA. Apres la guerre froide suivie d' une courte periode de detente, la tension s' installa de nouveau. Les Accords de Geneve du 21 juillet 1954, mettant fin a la guerre d' Indochine reconnaissaient la pleine souverainete du Roi SISAVANG VONG sur les 12 provinces que compte le Laos mais ne reglaient en rien sa situation interieure. Les 2 provinces du Nord, Phonsaly et Sam Neua, restaient, sous le controle du Pathed Lao. Par bonheur au mois de novembre 1957, et pour la premiere fois, les deux demi-freres, SOUVANNA PHOUMA et SOUPHANOUVONG, trouverent un terrain d' entente. Ils signerent un accord et formerent un gouvernement de coalition.

Les Etats-Unis, agaces par le neutralo-communisme affiche de SOUVANNA PHOUMA et decides a faire basculer le Laos sous sa zone d' influence, s' efforcerent de mettre au pouvoir des hommes a leur devotion, et il n' en manque pas. Le general Phoumi NOSAVAN est de ceux-la. Au cours des elections legislatives d'avril 1959, le parti de Phoumi NOSAVAN, avec le concours de la C.I.A. le porta au pouvoir. Il est vrai que les elections etaient largement truquees. Au sein des officiers neutralistes de l' armee, certains consideraient que Phoumi NOSAVAN a usurpe le pouvoir, engageant ainsi le Laos dans la guerre des deux blocs. Le capitaine de parachutiste Konle, profitant du passage de sa campagnie dans la capitale, Vientiane, forma un coup d' etat et chassa le general Phoumi NOSAVAN du pouvoir, il remit la direction du pays au Prince Souvanna Phouma qui, afin d'eviter une nouvelle guerre civile, entra en pourparler avec Phoumi Nosavan. Ce dernier, sous la pression des Etats-Unis, rompa toute negociation et rentra depuis septembre, a Savannakhet, bastion du Prince Tiao Boun Oum, autre sympathisant d'une politique pro-americaine.

Le general et le Prince formerent alors une comite anti-coup d'etat soutenue ouvertement par les Etats-Unis. Ce qui se passa par la suite fut d'une confusion totale. Les regions du Sud avec Savannakhet se prononcerent pour Phoumi Nosavan tandis que Vientiane resta aux mains des neutralistes de Souvanna Phouma. Le Pathet Lao regagna en toute hate ses maquis du Nord. Alors se posa soudain l'inevitable sort de la province de Xieng Khouang ou plus precisement quelle serait l'attitude des commandants des garnisons de la 2eme Region Militaire. Le Gouverneur de la Province Tiao Saykham et la population lao dans sa majorite restaient fideles, dans la mesure du possible, aux principes de neutralite de Souvanna Phouma. L'officier commandant la subdivision militaire de Xieng Khouang, le colonel Kham Hou Boussarath, se prononca le 28 septembre en faveur de Souvanna Phouma. Alors que tout semble termine, les Hmongs font subitement leur entree dans le subtil jeu des alliances de forces en presence, et ceci en la personne du Commandant Vang Pao.

Vang Pao, jeune officier de 29 ans apres une rapide promotion, se trouva place a la tete, en 1959, du 10eme bataillon d'infanterie base dans la Plaine des Jarres. Il a acquis une solide reputation de specialiste de la guerrilla sous les ordres des officiers francais et s'en a servi par la suite au sein de l'armee royale. Par son temperemment d’homme de terrain, il est plus que apprecie par les populations hmongues pour ses qualites de soldat. Elles virent en lui l'element catatysateur de l'organisation des Hmongs comme force politique autonome. Depius le debut de sa carriere d'officier, il ne connaissait pas tres bien quels etaient les tenants et aboutissants de cette histoire. En bon soldat, il ne faisait qu'obeir aux ordres. La politique ne l'interessait guere. Il preferait la vie des casernes. Mais le coupd d'etat de Kongle lui fit ouvrir les yeux sur l'importance de la place qu'il occupe. Et au plus profond de son ame, sa decision etait deja prise, que Touby Lyfoung soit d'accord ou non.

Face a cet imbroglio, les Hmongs restent indecis. Ils attendent. Touby Lyfoung, Minsitre de la Justice du Gouvernement de Souvanna Phouma, sans qui les Hmongs n'osent prendre aucune decision importante, ne donnait aucun signe de vie. Fin septembre, Vang Pao prit alors secretement contact avec des agents de Phoumi Nosavan. Souvanna Phouma, se doutant de la loyaute de Vang Pao, depecha sur place Touby Lyfoung. A peine arrive, Vang Pao le mit devant le fait accompli. Il reunit les notables hmongs dans la petite bourgade de Lat Huang et leur annonca sa decision de se joindre au comite anti-coup d'etat a Savannakhet. Les notables approuverent sa decision. Devant le silence de Touby Lyfoung, Souvanna Phouma envoya le nouveau commandant de la 2eme Region Militaire, un des meilleurs amis de Vang Pao, le colonel Amkha Soukhavong.

A peine descendu de l'avion, Vang Pao le fit prisonier et demanda la marche a suivre a Phoumi Nosavan. Ce dernier lui ordinna d'envoyer le prisonier a Savannakhet. Ainsi donc, les Hmongs font basculer la 2eme Region Militaire dans le camp des forces de droite. Le Laos rentra alors dans une triple guerre civile. Les evenements militaires font que Vang Pao s'affirma de plus en plus comme le seul chef militaire capable d'assurer la securite du Nord Laos face a la recrudescence de la menace communiste. Pour Touby Lyfoung, la taversee du desert commenca.

La decision de Touby Lyfoung de s'incliner devant l'intransigence de Vang Pao fut longtemps entouree de mystere et presentee comme une necessite. J'en suis moins convaincu. Bien sur, lorsque les armes parlent on n'a pas d'autre choix que de s' incliner. Beaucoup pensent que Touby LYFOUNG ne representait veritablement plus les aspirations du peuple hmong dans sa majorite, que son temps est revolu, que son facon de conduire les affaires ne repondait plus aux exigences de la population, que l'attitude princiere de sa famille repugnait les gens, que son entourage familial s'est corrompu.

Y a t'il seulement une part de verite dans tout cela? Faute de preuves intangibles, nous ne pouvions que laisser agir le temps comme filtre de notre memoire collective. Mais l'attitude de Touby LYFOUNG n'est-elle pas l'aboutissement d' un long calvaire qui a debute aux premieres heures de sa vie d'homme politique? Sans aucun doute, le souvenir traumatisant de la meme situation qu'il se trouva avec un certain FAYDANG vingt ans auparavant le poursuivait sans cesse. Ce qu'il voulut avant tout, ne fut-il pas la preservation de l'unite hmongue quoiqu'il arrive, meme s'il devait s'effacer ? Eviter a tout prix une nouvelle guerre fraticide entre les Hmongs fut certainement le resultat de sa decision car il sait que apres la guerre vient la paix.

Prisonnier de sa politique neutraliste et apres le lachage des Americans en 1975, Touby LYFOUNG fut emmene dans un camp de reeduction politique quelque part au Nord du Laos ou peut-etre au Vietnam meme. Depuis, personne n'a plus de ses nouvelles. Certaines rumeurs disent qu'il est encore en vie, d'autres qu'il est mort. Sa famille et ses proches, refugies en France et aux Etats-Unis, pensent qu'il est mort, assassine par les communistes. Dans la memoire collective des Hmongs eparpilles a travers les quatre coins du monde, son nom est desormais synonyme d'une certaine facon de vivre, de la douceur du colonialisme, le printemps des amoureux, la nostalgie du passe et les premiers pas d'un enfant qui vient de naitre........

 

 

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Lao Study Review Volume 3 (1998-99) **NEW**

CONTENTS
After the Sixth Party Congress (Martin Stuart-Fox)
Australia’s Bilateral relations with Laos (James E. Coughlan)
Lao Buddhist Temple in Canberra (Thongrith Phoumirath)
The Hmong Community in Sydney (Jenny Wang)
Touby Lyfoung et les Hmong Dans La Nation laotianne (Toulu Moua Chongtoua)
Book Reviews

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